Le séisme électoral, un défi aussi pour l’enseignement supérieur


Assimilées à des élites de plus en plus critiquées, universités et grandes écoles ne peuvent rester à l'écart des problèmes que rencontre le pays. Elles doivent intervenir davantage dans le débat de société, et contribuer à la sortie de crise.


Il ne faut pas s'y tromper : les résultats de l'élection européenne interpellent aussi directement la communauté de l'enseignement supérieur - ses étudiants, ses diplômés, ses enseignants, ses chercheurs et ses dirigeants d'établissements. Pour deux raisons. D'abord, parce que ces résultats confirment et même amplifient un phénomène déjà bien identifié : le rejet des élites, de plus en plus perçues comme une caste qui monopolise et se transmet les postes et les avantages, et à travers elles, le rejet de leur système de formation - à commencer par les grandes écoles. Il suffit d'ailleurs de se promener quelque peu sur les forums pour voir combien la critique de nos institutions les plus cotées (HEC, ENA, Polytechnique...) se fait virulente. Seconde raison : c'est chez les jeunes (les moins de 35 ans) que le Front national réalise son meilleur score (autour de 30 %). Les établissements d'enseignement supérieur ne peuvent se désintéresser du sort de cette génération.


Comment expliquer un tel rejet, une telle exaspération ? Il y a, bien sûr, la remise en cause traditionnelle des mieux lotis, perçus comme des privilégiés.


Mais il y a sans doute une deuxième explication : globalement, nos universités et nos grandes écoles ont, pour une large part, approuvé et défendu, depuis des années, l'économie de marché, l'ouverture internationale croissante, et les différentes étapes de la construction européenne. Sur ces trois points clés, bien peu de voix discordantes se sont fait entendre. Or ces choix, assurément défendables, se sont aussi traduits, notamment les jeunes des milieux peu favorisés, par une montée des inégalités, des délocalisations massives, la montée du chômage et de la précarité, le dumping social et fiscal, le délitement du lien social - le tout débouchant aujourd'hui sur une crise morale majeure. Résultat, une grande partie de l'électorat s'est peu à peu sentie abandonnée, trahie, privée de repères. Elle vient de l'exprimer avec fracas.


Universités et grandes écoles, créatrices de richesses et d'emplois


Que cette dénonciation des élites soit justifiée ou non, au fond, ne change pas grand chose à l'affaire. L'heure n'est pas à chercher des boucs émissaires, ni à jeter la pierre à telle ou telle institution. Ce qui est certain, c'est qu'un pays ne peut vivre avec une telle méfiance, un tel divorce entre ses élites et son système de formation, d'une part, et une aussi large part de sa population. La situation actuelle dépasse la simple question de politique "politicienne". Elle réclame un sursaut collectif. Il nous faut trouver des pistes, qui ne soient ni simplistes ni démagogiques. Dans ce monde si complexe, c'est plus difficile que de décréter une nouvelle hausse (ou une baisse) des impôts. Et cela ne se fera pas en un jour.


Or dans ce domaine, l'enseignement supérieur a son mot à dire. L'Université (au sens large) ne peut pas vivre dans une bulle, déconnectée de la société réelle. La partie la mieux formée, la plus "outillée" de la population ne peut se contenter de préserver ses avantages et de viser les meilleures places - quitte à partir créer sa start-up en Californie ou en Chine. Futurs cadres et ingénieurs, enseignants, chercheurs et patrons d'établissements ne peuvent s'exonérer des difficultés du moment. Le pays a besoin d'eux. Ils doivent éclairer l'avenir, participer au débat d'idées, proposer des solutions, apporter leur pierre à la reconstruction. Quelles réformes engager ? Quelles initiatives prendre ? Par où commencer ? A eux de prendre la parole - comme l'ont déjà fait, par exemple, les universités ou la communauté des ingénieurs (ISF) lors de la précédente élection présidentielle. C'est leur responsabilité.


L'Université peut être créatrice d'idées neuves, de richesses et d'emplois. Elle peut contribuer de façon décisive à sortir le pays de la crise. Parce qu'elle reste, quoi qu'on en dise parfois, un des atouts (l'un des rares) de notre pays, l'Université peut être une part de la solution à la crise.


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