Encore marqués par l'attaque armée qui a fait un blessé grave à Libération il y a une semaine, les salariés devaient se retrouver en assemblée générale, mardi 26 novembre à midi. A l'ordre du jour : les économies exigées par les actionnaires.
« Cette fois, on est vraiment dans le dur », reconnaît un journaliste, qui pense toutefois que les membres de l'équipe sont conscients des difficultés actuelles. « C'est une réalité que les gens ont bien en tête. »
Les chiffres sont éloquents : la diffusion de « Libé » est descendue aux alentours de 100 000 exemplaires par jour à la rentrée 2013, soit un recul de 16,5 % par rapport à ses résultats de 2012 - certes gonflés par la présidentielle remportée par François Hollande.
SEULE LA NOUVELLE FORMULE DU SAMEDI PORTE SES FRUITS
A 37 000 exemplaires en septembre, la vente au numéro souffre particulièrement, avec un recul de près de 30 %, comparée à 2012, contre 15 % en moyenne pour les autres quotidiens nationaux. Même la diffusion numérique du journal laisse à désirer : elle a progressé de 27 % sur les huit premiers mois de 2013, mais les autres titres nationaux ont fait mieux.
Seule la nouvelle formule du samedi, plus magazine et lancée en septembre, porte ses fruits, puisque les ventes de cette édition sont en hausse de 15 % par rapport à juin. Tout comme les forums organisés par le journal, qui, s'ils ne compensent pas la chute des ventes, dégagent des marges importantes.
Dans ce contexte, MM. Rothschild et Ledoux se refusent à apporter plus de capital. C'est sur l'activité elle-même qu'il faut trouver de quoi équilibrer les comptes. Un équilibre d'autant plus compliqué à atteindre que Libération doit rembourser 1,5 million par an de dette sociale jusqu'en 2017. « Les actionnaires veulent faire peser la survie du journal sur les efforts des salariés », regrette un employé.
La direction a d'abord tenté de mettre en place un comité formé de représentants des actionnaires et des syndicats pour étudier les pistes d'économies. Mais ces derniers ont réclamé un terrain plus formel. Lundi s'est donc tenu un comité d'entreprise lors duquel la direction a présenté les chiffres du journal et expliqué vouloir faire émerger des solutions avec les représentants du personnel.
MANQUE DE CONFIANCE DES ÉQUIPES ENVERS LA DIRECTION
Le « deal » suggéré aux salariés devrait proposer la préservation des emplois contre un effort collectif. Plusieurs pistes ont fuité, notamment dans la lettre spécialisée Presse News : la signature d'un accord compétitivité-emploi, avec au menu la réduction des volumes de congés, y compris les RTT (onze semaines au total), une « diminution modulée des salaires » ou l'« ouverture d'un guichet de ruptures conventionnelles ».
Visiblement très impliqué, M. Ledoux assure qu'aucune solution n'est privilégiée et évoque une « réflexion collective commune ».
Au-delà des finances, le journal souffre d'un manque de confiance des équipes envers le duo formé par Nicolas Demorand, le président du directoire, et Philippe Nicolas, le directeur financier. « Il y a un doute assez fort sur la capacité de la direction à imaginer un plan cohérent pour la suite, estime un journaliste. C'est un sentiment très partagé dans la rédaction. »
« Les gens peuvent avoir l'impression de payer le mauvais bilan éditorial de Demorand », décrypte un autre. Arrivé début 2011 à « Libé », M. Demorand s'est heurté plusieurs fois à la défiance de l'équipe et a cédé en juin la direction de la rédaction à un « historique », Fabrice Rousselot, souvent décrit comme peu visionnaire mais fédérateur.
UNE NOUVELLE FORMULE DU JOURNAL POUR DÉBUT 2014
« Rousselot a plutôt apaisé les choses et redonné envie, raconte un journaliste. Après, il est confronté à des problèmes structurels : l'équipe travaille beaucoup et ne voit pas le résultat dans les ventes, ce qui ne rend pas optimiste. » Eric Decouty, directeur adjoint de la rédaction, se veut plus positif : « Le journal du samedi a été fait dans des conditions un peu acrobatiques, sans budget ni équipe supplémentaire, et les résultats sont bons. C'était le projet phare de notre rentrée et c'est plutôt un coup réussi. »
La direction essaye de convaincre que l'heure n'est pas qu'aux sacrifices. Lundi, une nouvelle formule du journal a été annoncée pour début 2014, inspirée de celle du samedi et donnant plus de place au décryptage.
De son côté, M. Ledoux martèle que « la marque a du potentiel » : « Nous sommes dans une phase de développement et nous cherchons un partenaire stratégique pour rebâtir un projet de long terme. » Une banque-conseil a été mandatée dans ce but.
Le Sénat a adopté, dans la nuit de vendredi 22 à samedi 23 novembre, un amendement réservant l'exonération d'impôt dont bénéficient les journalistes à ceux qui gagnent moins de 4 000 euros nets par mois, soit environ 62 340 euros bruts annuels.
« Le gouvernement s'attaque, à juste raison, aux niches fiscales et sociales qui bénéficient aux plus privilégiés », a affirmé Yvon Collin, en défendant ce texte présenté par le groupe RDSE (à majorité Parti radical de gauche) lors du débat en première lecture sur le budget 2014.
L'amendement a suscité de l'adhésion et du scepticisme, au sein de l'UMP mais aussi du PS, où le ministre du budget, Bernard Cazeneuve, a demandé son retrait. Il est censé rapporter environ 10 millions d'euros.
Cette réforme a toutefois peu de chances d'être définitivement adoptée car, après le vote du Sénat sur le budget cette semaine, viendra celui à l'Assemblée nationale.
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